C'est un outil méconnu. L'ethnopsychiatrie est parfois intégrée dans les expertises sollicitées par les magistrats. Au barreau de Paris, une avocate, Dominique Attias, s'y intéresse particulièrement. Et pour cause : elle a la double casquette.
Avocat et militante à la fois. Quand Dominique Attias a franchi le gué vers l'ethnopsychiatrie, l'avocate a vécu "une révolution copernicienne". Cette femme de 62 ans, inscrite au barreau de Paris, est devenue aujourd'hui l'une des plus ferventes militantes pour l'utilisation, par la justice, des outils ethnopsychiatriques dans le cadre d'expertises ou de consultations judiciaires. "Pour le droit des mineurs, pour des familles de migrants, c'est capital, martèle-t-elle. En assistance éducative ou au pénal, il faut que les décisions aient un sens et qu'elles soient comprises".
Un mémoire sur les avocats
Pourtant, cet engagement est presque né par hasard. Au début des années 2000, par "intérêt personnel", Dominique Attias retourne sur les bancs de la fac, et découvre cette discipline. Du coup, elle y consacrera son DEA de psycho-pathologie (Paris VIII), avec un mémoire portant sur "l'avocat des mineurs au filtre de l'ethnopsychiatrie". Spécialisée en droit des affaires, l'avocate travaille désormais beaucoup autour du droit des mineurs. Une activité moins lucrative et donc un peu militante...
L'ethnopsychiatrie, c'est du chinois pour vous ? Voici comment Marie-Rose Moro la décrit : "C'est une pratique psychiatrique qui intègre les dimensions anthropologiques, linguistiques, qui essaye de comprendre les dysfonctionnements des points de vue interne et collectif, et qui s'intéresse à ces interactions", précise cette psychiatre, chef de service à la maison des adolescents de Cochin.
Discipline peu connue, l'ethnopsychiatrie n'est pas une "science" à proprement parler, faute de titres universitaires règlementés. "Ce sont des éléments culturels ou sociologiques qui peuvent être intégrés dans des expertises psychiatriques", précise Gérard Rossinelli, président de l'association nationale des psychiatres hospitaliers experts judiciaires. "Cela se développe tranquillement, à Paris et à Bobigny", note Marie-Rose Moro. Dans la plupart des cas, ces expertises sont réalisées en deuxième intention, après une première expertise. "Le plus souvent, cela vient du juge, qui estime que les éléments recueillis ne correspondent pas à la complexité ressentie", précise la psychiatre.
Sensibiliser les avocats
Exemple pratique avec Dominique Attias, qui défendait un jeune délinquant. "A 16 ans, il commençait à dysfonctionner, explique-t-elle. On disait qu'il était cuit, que c'était un multi-réitérant qu'il fallait mettre en prison". Une consultation, ordonnée par le magistrat en charge de l'affaire, permettra de mettre le doigt sur des non-dits liés à l'histoire de cette famille de migrants, avant l'arrivée en France. Depuis, son client a trouvé du travail et ne s'est plus fait connaître de la justice. "Cela lui a permis de remettre de l'ordre dans son monde", éclaire Dominique Attias. L'avocate espère aujourd'hui convaincre ses confrères. "Mon rêve, dans le domaine des mineurs, ce serait de faire intervenir des spécialistes d'ethnopsychiatrie pour sensibiliser les avocats", explique-t-elle. Son appel est lancé.