"Parce que les plus forts ont connu le sort des plus faibles", les avocats pénalistes, "adjectif insultant dans les années 90", sont passés de la défense du voyou à celle des puissants. Leur leitmotiv : "nous ne sommes pas mariés à la vérité", gloire au client ! Même s'il est dictateur, "on n'est pas des partisans !" Pierre Haïk, Olivier Metzner et Hervé Temime s'expliquent.
"Le grand avocat, c'est celui qui gagne son procès. C'est celui dont on dit, en fin de procès, non pas qu'il est bien, mais qu'il a raison", clame Hervé Temime, à l'occasion d'un débat organisé par le quotidien
Le Monde. Car l'avocat pénaliste veut se défendre d'une chose avec force : son succès n'est pas qu'apparence ou éloquence, même si les deux sont indispensables, mais surtout : travail, "beaucoup de travail sur les dossiers", complète Pierre Haïk. "La plaidoirie est une partie infime", ajoute-t-il. Bref, les lauriers de l'avocat pénaliste ne se gagnent pas aux effets de manche, mais bien dans l'obscurité, "la journée commence très tôt et se finit très tard" et s'éprouve "autant dans les couloirs du Palais qu'au sein des prétoires", décrit Olivier Metzner. "En prison aussi", poursuit Pierre Haïk, le seul à avoir conservé une clientèle pénale dite "dure", en clair, de voyous. L'obscurité pour ces trois-là, est bien mère de la lumière, disait Sigmund Freud qu'ils affectionnent et citent à plusieurs reprises, d'autant plus pour légitimer l'argent qu'ils gagnent : "pour qu'une psychothérapie soit efficace, l'argent est indispensable. Comme entre un avocat et son client : l'argent installe un rapport sain. Et ça c'est Freud qui le dit", observe Pierre Haïk. Olivier Metzner approuve et sans détour ajoute :"les clients les plus emmerdants sont ceux de l'aide juridictionnelle, et ça c'est bien connu."
Jusqu'à 700 € de l'heure
Pour les trois ténors, "l'argent n'est pas tabou", ni totem : "Demain, on m'offre une splendide affaire, je la prends même gratuitement", affirme Pierre Haïk. Mais, quand même, ça aide : "Nous avons tous été des avocats pauvres", prévient Olivier Metzner. "Il y a 35 ans, je mangeais de la choucroute dans des boîtes de conserve". Une ascension fulgurante : "Je n'aurais pas les moyens aujourd'hui de me prendre comme avocat", lance Hervé Temime qui n'éprouve "aucun complexe" "à gagner extrêmement bien ma vie". "Ce que je trouverais immoral en revanche, ce serait de défendre quelqu'un de riche gratuitement". Et d'admettre en conséquence "une justice à deux vitesses". Questionné par la journaliste Pascale Robert-Diard, Hervé Temime annonce un tarif horaire "de l'ordre de 550 € hors taxe", soit "pour certains procès, plusieurs dizaines de milliers d'euros". "Mes collaborateurs et associés gagnent entre 250 et 400 €", "et puis il y a aussi des tas de procès où on va gratuitement avec le même investissement".
"Dominique de Villepin m'a payé"
Olivier Metzner affiche "700 € de l'heure, hors taxe" et nuance : "ca n'est évidemment pas ce qu'on se met dans la poche. Les frais de structure pour un cabinet sont importants". Autre bémol : "la défense de beaucoup de mes clients est prise en charge par des compagnies d'assurance". Enfin : "rappelons qu'en Europe, nous sommes les moins chers". Quant à l'usage qui veut qu'un avocat défendant un autre avocat le fasse gratuitement, il n'a cours qu'en "matière disciplinaire", rappelle Olivier Metzner, et n'a donc pas été observé entre lui et le fraîchement sermenté Dominique de Villepin, lors du procès Clearstream : "Dominique de Villepin m'a payé par voie officielle, de son compte personnel, avec des chèques", précise-t-il.
La métamorphose des magistrats
"Le problème de l'argent, c'est qu'il pollue de façon catastrophique notre relation avec les magistrats d'instruction", note Pierre Haïk qui remarque des différences de comportement quand le client est un homme de pouvoir. "Il y a des signes qui ne trompent pas : les magistrats instructeurs changent souvent leur physionomie, parce qu'on rentre sur une autre scène. Ils se métamorphosent. Certains juges vont jusqu'à nous demander si ils ont été bien". "Et ils (les juges, ndlr) ne vont pas serrer la main à un voyou, ils vont en revanche serrer celle d'un président de société", enchaîne Olivier Metzner. Il y a aussi les autres, ceux qui nourrissent une aversion à l'égard de ces mis en cause"de pouvoir", poursuit-il. "Il faut éviter le syndrome d'Eva Joly qui, dans les dîners, sortait les fiches de salaires des présidents de société", émanant des dossiers qu'elle instruisait.
Un dictateur ? Pourquoi pas ?
"Un avocat ne peut être partisan. C'est un tort d'identifier l'avocat à son client", plaide Olivier Metzner. "Je suis avocat à 100%", estime Pierre Haïk dont le conseil est particulièrement plébiscité par les présidents africains, et notamment celui de la Côte d'Ivoire, Laurent Gbagbo. "Heureusement que je ne partage pas les convictions de tous ceux que je défends. Pour moi, ça n'a aucune importance. Après 30 ans d'existence, je n'ai jamais rien refusé", avec une exception : "des Basques de l'ETA, car leur exigence était de m'imposer un système de défense. Ils voulaient que je sois un avocat militant". Et un autre refus : cette fois-ci, il s'agissait "des amis de Youssouf Fofana qui ont souhaité que je le défende, parce que, m'ont-ils dit, "vous êtes juif", je n'ai pas accepté".
Olivier Metzner a hésité face à Manuel Noriega, dictateur du Panama : "au départ, je me suis dit non, puis après, je me suis dit, "mais enfin, ce serait la première fois et peut-être la seule que j'aurai l'occasion d'approcher et de défendre un dictateur". Ca m'a intéressé". Et quid de perspectives telles que la défense d'Augusto Pinochet, Hermann Goering ou de Jean-Bedel Bokassa ? : "je les aurai invités à choisir quelqu'un d'autre. Mais, s'ils m'avaient dit qu'ils n'avaient personne d'autre, je l'aurai fait", affirme Olivier Metzner. "Posons la même question à un médecin", interpelle Pierre Haïk. "C'est ce même rapport. Ce n'est pas Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur qui vient me voir, mais c'est Charles Pasqua mis en examen." (qu'il défendra du 19 au 30 avril devant la Cour de Justice de la République).
Hervé Temime livre son secret
"Je ne cherche pas la vérité, je défends un client", répètent les trois protagonistes à la hauteur de leur réputation sulfureuse. Une affaire d'assurance : "Quels que soient le pouvoir et le statut de notre client", explique Hervé Temime, en dernier lieu, "c'est nous qui avons le pouvoir". Une affaire d'innocence, préfère-t-il, l'expérience en plus : "Je ne fais pas ce métier par hasard. Je suis en tant qu'homme l'enfant que j'ai toujours été, avec le même coeur, le même enthousiasme, la même mentalité…" Et de cette essence, on compte moins d'une dizaine d'avocats pénalistes par génération.