Pointés du doigt au moindre fait divers, les conseillers d'insertion et de probation, chargés de la réinsertion des détenus, ont manifesté mardi aux côtés des magistrats et avocats pour dénoncer la suppression de 18 de leurs services "bien que les aménagements des peines soient désormais facilités et donc, notre rôle, accru". Le point avec Yoann Bouchet de la CGT pénitentiaire.
"Les avions renifleurs de la récidive" : la boutade remonte aux années 80 et à ses avions fantaisistes censés détecter les gisements de pétrole. Au final, une affaire d'escroquerie, et ces avions, "une drôle de chimère". "Et bien, notre mission, aujourd'hui, relève de la même utopie, et on peut craindre le même échec", augure Yoann Bouchet de la CGT pénitentiaire, conseiller d'insertion et de probation à la prison de Fleury-Mérogis, dont la fonction consiste notamment à estimer la fiabilité d'un projet d'aménagement de peine pour un détenu.
Le paradoxe "loi pénitentiaire / RGPP"
"D'un côté, la loi pénitentiaire étend les possibilités d'octroi d'aménagement de peine (
pour les peines d'emprisonnement de moins de 2 ans, ndlr), de l'autre la Révision générale des politiques publiques (
RGPP, ndlr) diminue nos moyens d'action". Bref, "comment parvenir à mener nos missions ?", d'autant que "la RGPP prévoit la suppression de 18 Services pénitentiaires d'insertion et de probation" (SPIP), et déjà que : "nous ne sommes que 2800 travailleurs sociaux, conseillers de réinsertion et assistants de service social, pour 62 000 détenus et 160 000 personnes remises en liberté dont nous continuons à nous occuper". L'équation semble sans solution. A moins, dans un premier temps, de suspendre la suppression des 18 SPIP condamnés, préconise le conseiller, reçu aujourd'hui par l'Administration pénitentiaire dans ce cadre-là.
Douze services supprimés et six en balance
"Dès l'annonce de la suppression des 18 SPIP par l'Administration pénitentiaire, nous avons sollicité un entretien auprès de la Garde des Sceaux. Son directeur adjoint du cabinet, Alexandre Jevakhoff, et son conseiller aux questions pénitentiaires, nous ont reçus le 18 février. Et ils nous ont confirmé que l'affaire relevait de la RGPP, en clair du souhait du gouvernement de faire des économies à tout prix", commente Yoann Bouchet. Le syndicat national de l'ensemble des personnels de l'Administration pénitentiaire (snepap FSU) et la CFDT ont également assisté à l'entretien en vue de suspendre la décision. Résultat : "Le conseiller nous a dit : "sur les 18, il y en a 6 pour lesquelles je veux bien que vous rediscutiez avec la Direction de l'Administration Pénitentiaire (
DAP, ndlr). Pour les douze restants, en revanche, on ne reviendra pas là-dessus"".
Au final, les syndicats seront reçus aujourd'hui par la DAP pour discuter sur les 6 services en balance. Quant aux douze autres, "la Garde des Sceaux nous a proposé de lui transmettre un courrier motivé, ce que nous avons fait dès vendredi". "Mais le conseiller au question pénitentiaire ne semble pas lui-même prendre la mesure du problème", a déploré Yoann Boucher. Et pour l'heure, "silence radio".
La qualité des suivis fragilisée
"Prenons l'exemple de Saint Gaudens qui doit fermer (son tribunal aussi d'ailleurs)... Le conseiller de Saint Gaudens fait aujourd'hui des permanences à Bagnères de Luchon. Or, si l'on concentre le service comme programmé sur Toulouse, siège du SPIP, nos collègues seront amenés à faire trois cents kilomètres aller-retour pour des permanences délocalisées", expose le syndicaliste de la CGT.
"Si pour limiter les frais de déplacement des professionnels, on choisit l'autre solution, celle de contraindre les publics à se déplacer… Même difficulté. En milieu ouvert, on s'occupe surtout de personnes condamnées pour ivresse au volant qui ont eu bien souvent leur permis de retiré… Bref, l'intérêt de faire des permanences délocalisées auprès des populations est réel, sans quoi on fragilise la qualité des suivis". Et en bout de course, le risque de la réincarcération se pointe à nouveau, "puisque c'est ce qui se produit en cas d'incident de suivi".
Aujourd'hui, chaque département dispose d'au moins d'un siège Service pénitentiaire d'insertion et de probation et de deux ou trois antennes, "un maillage territorial assez intéressant", observe Yoann Bouchet, "qui fait partie de nos richesses, pour le moment".
Les surveillants "porte-clés" deviennent des "presse-boutons"
"La Garde des Sceaux nous a aussi annoncé la fermeture de vingt maisons d'arrêt ou centres pénitentiaires dits vétustes. En échange, la construction de grands centres pénitentiaires, éloignés des centres urbains, est proposée. Cela ne nous convient pas".
"Nous travaillons en effet moins efficacement dans des grandes structures", observe Yoann Bouchet. "Autant les surveillants sont considérés par l'administration pénitentiaire comme des portes-clés – juste chargés d'ouvrir et de fermer les portes -, autant, dans les grandes structures aux longs couloirs blancs aseptisés, ils deviendront des presse-boutons derrière des vitres".
Les petites unités : un idéal que partage le Contrôleur général des prisons
"Nous défendons l'idée de petites unités d'incarcération, avec vingt, trente détenus pris en charge par quelques surveillants, quelques travailleurs sociaux qui puissent réellement faire du travail de qualité, à proximité", préconise le syndicaliste.
"Les surveillants, les travailleurs sociaux, comme les détenus estiment le modèle des petites prisons départementales pas si mal. Tout le monde s'y connaît. C'est plus humain".
Et le modèle est aussi celui retenu par le Contrôleur général des prisons, Jean-Marie Delarue, qui a remis aujourd'hui son rapport sur les lieux de privation de liberté, au Président de la République et au Parlement. "La dimension des établissements doit être aussi réduite que possible, préconise-t-il, pour que les nécessaires relations sociales puissent s'établir entre gardiens et gardés, avec la diminution des tensions et des violences corrélatives". Le Contrôleur indique avoir reçu trois fois plus de lettres de réclamation en 2009 qu'en 2008. Il prône en priorité l'instauration d'activités, telles "des formations professionnelles ou ateliers", et écarte le recours répandu à la vidéo-surveillance dans les "lieux de confidentialité" (notamment lors des entretiens du détenu avec son avocat), pour mettre fin, dit-il, à la "vétusté, brutalité, pauvreté, indignité", qu'il a eu à déplorer encore cette année.