Pierre Joxe : "pas de quartier" pour les mineurs ?
L'ancien ministre a quitté les ors de la République pour devenir, en 2010, avocat des enfants, intervenant au sein de l'antenne des mineurs de Paris. Il signe aujourd'hui un ouvrage très critique sur la politique menée par le gouvernement en matière de justice des mineurs et livre un témoignage bouleversant de l'exercice, au quotidien, de son nouveau métier.
De plus en plus de politiques embrassent la profession d'avocat. Pierre Joxe, qui fut notamment ministre de l'Intérieur, ministre de la Défense et membre du Conseil constitutionel, a également prêté serment. Mais à la différence de ses commensaux, ce n'est pas pour intégrer un grand cabinet d'affaires parisien qu'il a revêtu la robe, à 70 ans passés, mais pour rejoindre l'équipe des avocats de permanence qui assurent la défense des mineurs au Palais de justice de Paris.
Dans son ouvrage, l'ancien ministre entremêle récits d'audience et considérations historiques et politiques sur la justice des mineurs, afin de dénoncer la politique menée par le gouvernement en la matière (
voir aussi notre article).
Premiers pas comme avocat
Pierre Joxe raconte ses rencontres touchantes avec ceux qu'il ne qualifie jamais de délinquants, mais toujours d'"enfants" ou qu'il appelle d'un prénom inventé pour l'occasion. Il fait partager au lecteur ses premiers pas dans les juridictions des mineurs, lorsqu'il assiste aux premières audiences en observateur. Il transmet ses impressions, ses doutes, ses révoltes, et aussi son admiration pour le travail des éducateurs et des juges. Les affaires concernant de petits roms auteurs d'escroquerie au distributeur automatique de billets, des collégiens désœuvrés incendiaires, des braqueurs de bijouteries et d'autres encore sont ici relatées, l'auteur prenant bien soin de modifier les noms de personnes et de lieux pour préserver l'anonymat des protagonistes. Ces récits faits "de l'intérieur" aident à comprendre le processus de jugement des mineurs, les affaires les concernant n'étant jamais relatées dans la presse.
Moins de textes, plus de moyens
Dans la deuxième et la troisième partie du livre, Pierre Joxe rappelle l'histoire de la délinquance des mineurs à travers les époques et dans les différents pays. Il taille en pièces les dispositions remettant en cause le principe de la publicité restreinte, dans les affaires concernant les mineurs, regrette la disparition de l'institution du défenseur des enfants et ouvre le débat sur l'abaissement envisagé de la majorité pénale à 16 ans quand d'autres pays la portent à 21 ans. Rappelant que l'ordonnance des mineurs de 1945 "a été pratiquement modifiée chaque année, avant comme après 1958". Il dénonce "l'obsession sécuritaire" des cinq derniers gardes des Sceaux qui se sont succédé à la Chancellerie, et déplore le manque de moyens alloués à la protection de la jeunesse (PJJ) tandis que que le nombre de places de prison augmente de 20 %.
L'ancien ministre de l'Intérieur critique sévèrement l'aveuglement des politiques qui persistent à nier "contre tout bon sens" le facteur social dans les origines de la délinquance.Pierre Joxe s'élève contre le changement d'idéologie qui consiste désormais, selon l'ancien président du tribunal pour enfants Alain Bruel qu'il cite, " à appréhender le mineur délinquant non plus comme un adolescent en crise, mais comme un porteur de risque". "Dès lors que l'on reporte à un avenir indéfini le travail sur les origines de la délinquance, il ne reste plus qu'à faire de la responsabilité du délinquant (voire de ses parents) le principal axe d'intervention publique". Il déplore l'abandon progressif des peines alternatives à la prison au profit de l'enfermement pur et simple.
Pierre Joxe, Pas de quartier ? Ed. Fayard, déc. 2011, 314 p.