Passe d'armes entre un ténor du barreau et un journaliste. Dix ans après le début de l'affaire d'Outreau, Serge Garde, journaliste, va publier un livre-témoignage d'une des victimes. Son travail laisse également certains journalistes perplexes.
L'ouvrage n'est pas encore paru et personne ne l'a lu. Pourtant, il fait déjà couler beaucoup d'encre. "Je suis debout", le livre co-écrit par le journaliste Serge Garde et Chérif Delay, un des enfants victime dans l'affaire d'Outreau, ne sera diffusé en librairie que le 12 mai prochain. Polémique en vue ? C'est déjà le cas, mais concernant l'auteur du livre, Serge Garde, journaliste indépendant. Une passe d'armes l'oppose à Éric Dupond-Moretti, avocat d'un des innocents d'Outreau.
"Dupond-Moretti, je m'en contrefiche, assure pourtant Serge Garde. Avant de répondre aux arguments, il va chercher à détruire les personnes, c'est sa stratégie du rouleau compresseur, du terrorisme judiciaire". "Je lui ai proposé de consulter le dossier d'Outreau chez moi, rétorque l'avocat. Mais c'est plus facile de dire qu'on se fiche de la parole des enfants, c'est insupportable. Il représente l'institution judiciaire à lui tout seul ?".
"Pas question de revenir sur la chose jugée"
Ce qui a mis le feu aux poudres, c'est une nouvelle vidéo, diffusée sur internet et extraite d'un documentaire préparé par Serge Garde. Elle donne un aperçu du futur livre. Chérif Delay s'y confie, expliquant avoir été violé par neuf adultes, alors que l'affaire d'Outreau, après les acquittements, en appel à Paris, se solde en tout par quatre condamnations. Pas question pour autant, assure Serge Garde, de revenir sur la chose jugée.
Pourtant, dans la vidéo, "les sous-entendus sont énormes", relève Matthieu Aron. Ce journaliste de France-Info a réalisé une chronique,
"Outreau : contre-enquête sur une vidéo choc", où il interviewe notamment Éric Dupond-Moretti. L'intervention de l'avocat restera dans la gorge de Serge Garde, qui envoie aussitôt un courriel pour protester. Mais le texte ne correspond pas aux règles du droit de réponse" (
à lire en pièce jointe), précise Mathieu Aron, et s'apparente en certains points à une critique de "l'angle" choisi par le journaliste, qui y conteste par ailleurs certaines affirmations de Serge Garde.
Une escroquerie ?
Le texte, pas publié, resurgit alors sur Internet. "Sur les blogs, beaucoup de personnes remercient Chérif d'avoir parlé", rapporte Serge Garde. Mais son travail, chez les journalistes, laisse perplexe. "Dire que la parole des enfants n'a pas été entendue, c'est une escroquerie", s'indigne Stéphane Durand-Souffland. Le président de l'association des journalistes de la presse judiciaire pointe "un révisionnisme" , "un phénomène malsain", renchérit Éric Dupond-Moretti.
"C'est comme si la parole de Chérif faisait peur. A aucun moment, il ne dit qu'un des acquittés l'a violé", rétorque Serge Garde. Pour le journaliste, il est essentiel de révéler "cette jurisprudence qui pèse dans les prétoires et vise à discréditer la parole des enfants et des experts". Pourtant, la confusion est réelle. "Un de nos messages, c'est quand la justice ne passe pas, elle finit par ressortir", lâche ainsi mystérieusement Serge Garde. Difficile de ne pas y voir une tentative de "rouvrir" Outreau. Mais de manière dérobée.